Les personnes atteintes de diabète doivent surveiller en permanence leur glycémie – mesurer, injecter, corriger, réagir… Il est toutefois un environnement dans lequel cela s’avère difficile : la prison. L’insuline et les aiguilles y sont considérées comme des armes potentielles. Alors comment se déroule la prise en charge dans ces conditions ? Nous avons interrogé Mme Leutwiler, infirmière diplômée et cheffe d’équipe du service de santé de la prison Gefängnis Zürich West.

Déjà en temps normal, le diabète nécessite un traitement complexe et une attention constante. Et la survenue d’événements exceptionnels (arrestation ou peine d’emprisonnement) complique encore les choses. Il est donc essentiel de clarifier rapidement les questions de santé. «Lorsqu’une personne est arrêtée, un processus médical clairement défini est mis en place», explique Mme Leutwiler, infirmière depuis deux ans à la prison Gefängnis Zürich West. «On vérifie si la personne prend des médicaments ou a une maladie chronique.» Si c’est le cas, une médecin évalue la situation, établit des ordonnances et vérifie si l’état de santé de la personne est compatible avec son incarcération. «C’est généralement le cas, car il ne peut être renoncé à une incarcération que si l’individu encourt un danger immédiat.» La personne est ensuite transférée en prison. À son arrivée, les services de santé ignorent souvent depuis combien de temps elle a été arrêtée, et dans quel état elle se trouve. On procède alors à une anamnèse pour examiner les prescriptions médicales antérieures et déterminer les besoins en matière de soins. Les procédures varient, mais l’arrestation provisoire dure généralement 96 heures. Si la détention provisoire est ordonnée, le séjour dans un établissement de détention provisoire peut durer plusieurs mois, voire plus dans des cas exceptionnels.

Un système avec peu de marge de manœuvre

«Il est décisif de savoir si une personne a besoin d’insuline», affirme Mme Leutwiler. Les détenus diabétiques ont plus souvent recours aux services de santé que les autres. La question de savoir si une personne est « autonome », c’est-à-dire si elle est capable de gérer elle-même son diabète, joue un rôle important. Si tel est le cas, elle est autorisée à avoir de l’insuline, des stylos, des aiguilles, un lecteur de glycémie, du sucre de raisin ou des collations dans sa cellule, mais uniquement dans des cellules individuelles, pour éviter tout abus. En outre, la cellule doit rester fermée durant la journée pour empêcher les autres détenus d’accéder à ces produits. «La plupart du temps, une gestion autonome du diabète s’avère impossible, car les personnes incarcérées ne peuvent pas prendre en charge elles-mêmes leur traitement.» Dans ce cas, les services de santé s’en occupent: mesure de la glycémie, administration de médicaments, préparation de l’insuline, accompagnement lors des injections. Les détenus concernés sont placés dans des cellules à deux lits. «Comme il n’y a pas de caméras dans les cellules, il est important que le voisin de cellule soit également attentif et nous informe en cas d’urgence.» Mais ceux-ci se montrent parfois peu coopératifs. «Par exemple, lorsqu’ils mangent le sucre de raisin de leur codétenu diabétique», confie Mme Leutwiler.

Conditions particulières

Le quotidien des personnes atteintes de diabète en milieu carcéral ne diffère guère de celui des autres détenus, si ce n’est qu’elles sont dans une position quelque peu différente. Elles sont autorisées à conserver du sucre de raisin dans leur cellule ou peuvent, si nécessaire, recevoir des collations (p.ex. biscottes ou pain). Certaines d’entre elles bénéficient d’aménagements supplémentaires pour faire de l’exercice. «En cas de besoin médical, des alternatives entrant dans le cadre du règlement de la prison sont envisageables», souligne Mme Leutwiler. Le service de santé travaille selon les directives légales et internes, mais évalue chaque cas individuellement. Ainsi, le régime alimentaire en cas de diabète, le sport et les permissions peuvent aussi être pris en compte. L’assistance technologique est autorisée, à condition qu’elle fonctionne sans téléphone portable, interdit en prison. Les capteurs avec lecteur séparé peuvent être conservés après l’arrestation. «Les pompes à insuline sont également autorisées, même si nous n’avons encore jamais eu le cas», précise Mme Leutwiler. Les médicaments et le matériel que les détenus emportent avec eux lors de leur arrestation sont mis en lieu sûr, contrôlés, puis restitués ultérieurement.

Une prise en charge semée d’embûches

En milieu carcéral, Mme Leutwiler a dû faire face à des obstacles qu’elle ne connaissait pas dans son ancien travail de soignante. «On est souvent confronté à la barrière de la langue, car beaucoup de détenus ne parlent pas allemand et il n’y a pas toujours de traducteur·trice disponible. Cela complique la communication, mais il arrive que d’autres détenus s’improvisent traducteur. Cela fait plaisir à voir.» Nombre de personnes sont aussi incarcérées alors qu’elles sont sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue et, souvent, elles refusent tout médicament ou traitement. Ce genre de comportement complique le travail du personnel soignant, qui se retrouve face à un problème éthique: «Nous avons un devoir de diligence, mais nous ne pouvons pas forcer les gens. Ils ont des droits et sont également responsables d’eux-mêmes.» Un transfert forcé à l’hôpital n’est organisé qu’en cas d’urgence. Les rendez-vous à l’extérieur, par exemple à la police ou au Parquet, nécessitent aussi une planification minutieuse. Peut-on donner du matériel pour le diabète? Qu’est-ce qui est acceptable en termes de sécurité? «Chaque situation doit être évaluée au cas par cas», indique Mme Leutwiler.

Des moments marquants

Mais le quotidien du service de santé reste globalement difficile: «Une fois, nous avons eu un détenu qui ne s’était pas injecté d’insuline depuis plusieurs jours. Il est arrivé à la prison à la fin de mon service avec une glycémie de 30 mmol/l et a refusé l’insuline.» C’est toujours difficile de devoir laisser les collègues gérer ce genre de situation lors du changement d’équipe. «Ce cas m’a beaucoup tracassée», confie Mme Leutwiler. La prise en charge du diabète en prison est un exercice d’équilibre entre soins optimaux, sécurité et humanité. Elle repose notamment sur des professionnel·les engagés et attentifs, ainsi que sur des détenus coopératifs. Il y a aussi de beaux moments, par exemple lorsqu’on parvient à gagner la confiance des détenus ou lorsqu’on ressent leur gratitude. Mme Leutwiler se souvient d’un patient en particulier: «Nous lui avons diagnostiqué un diabète. Au début, la communication était difficile, car il ne parlait pas allemand. Mais lorsqu’il a été libéré six mois plus tard, il était capable de tout gérer tout seul. Cela nous a fait très plaisir.»

Auteur: Laura Burlando