L’insuline n’agit pas toujours de la même façon. Pour quelle raison ? Quel rôle joue l’activité de l’insuline ? Pourquoi s’agit-il d’un angle mort dans la prise en charge du diabète ? Toutes ces questions ont été posées lors d’un entretien entre l’auteure et Dre Maren Schinz, docteure en biologie moléculaire et fondatrice de la start-up Beyond Diagnostics, une spin-off du Diabetes Center Berne (DCB), qui développe des tests de qualité pour certains médicaments, dont l’insuline.

Nombreuses sont les personnes atteintes de diabète qui ont le senti ment de faire tout comme d’habitu de, mais de voir leur insuline agir différemment. Pour quelle raison ? Et pourquoi n’est-ce peut-être pas l’exception, mais plutôt la règle ?

C’est en effet une question très com plexe, et c’est justement là que réside une partie de la réponse. La gestion du diabète est multifactorielle. Il n’y a donc pas d’explication simple. D’une part, l’organisme réagit différemment à l’insuline : les changements hormo naux, les infections, le stress ou les changements de mode de vie jouent un rôle important. D’autre part, l’insu line elle-même peut perdre de son effi cacité au cours du traitement. L’organisme et l’efficacité de l’in suline influent conjointement sur l’ef fet au quotidien. Et c’est précisément pour cela que les personnes atteintes de diabète ont souvent du mal à com prendre d’où viennent ces valeurs inat tendues. Ai-je mal calculé le bolus ? Mon corps a-t-il actuellement besoin de plus ou moins d’insuline ? Ou est-il possible que l’insuline elle-même n’agisse plus comme elle devrait ?

Vous parlez d’activité de l’insuline. De quoi s’agit-il exactement, d’un point de vue scientifique ?

Dans notre groupe de recherche au DCB, nous cherchons justement à sa voir quelle est la stabilité réelle de l’in suline dans la gestion quotidienne du diabète. Lorsque nous parlons d’activi té de l’insuline, nous faisons référence à l’efficacité biologique de l’insuline dans l’organisme, c’est-à-dire à sa ca pacité à influencer le métabolisme du glucose et donc la glycémie. Nous sa vons qu’il existe des plages de tempé rature prédéfinies dans lesquelles l’in suline doit être conservée et utilisée. Mais nous savons aussi que tout n’est pas toujours aussi simple dans la pra tique. Au quotidien, l’insuline nous ac compagne partout, en déplacement, en voyage, au travail, dans notre sac à dos ou notre sac à main. Parallèlement à cela, les températures augmentent, les vagues de chaleur sont plus fré quentes et les températures extrêmes se multiplient. Dans bon nombre de ces situations, les températures re commandées sont largement dépas sées. En outre, nous constatons de plus en plus, tant au sein de la communauté que dans nos premières données de re cherche, que l’insuline peut perdre de son efficacité dans de telles conditions. Avec pour résultat, une insuline qui agit parfois plus lentement, plus fai blement et de façon moins prévisible, alors même que le dosage et l’applica tion restent les mêmes. L’insuline est ce qu’on appelle un médicament pro téique, et la chaleur comme le froid peuvent endommager sa structure et ainsi nuire à son effet hormonal. Ce sont précisément ces facteurs qui in f luent sur l’insuline, et leur importance pour son efficacité réelle dans l’orga nisme, que nous étudions actuelle ment en laboratoire.

Pourquoi la question de l’activité de l’insuline est-elle jusqu’à présent si peu prise en compte dans la gestion du diabète ?

Nous pensons que l’activité de l’insu line est un « facteur caché ». Jusqu’à présent, les patient·es n’avaient tout simplement aucun moyen de percevoir ou de vérifier ce facteur, parmi tous les autres facteurs qui impactent quo tidiennement l’équilibre glycémique. Grâce à la mesure continue du glucose (CGM), les écarts sont désormais vi sibles beaucoup plus rapidement. Ce sujet fait donc l’objet de discussions depuis longtemps au sein de la com munauté du diabète. Beaucoup de personnes rapportent que « quelque chose ne va pas ». Mais il manquait une base de données solide montrant dans quelles situations l’insuline est réellement fragile et dans lesquelles elle ne l’est pas. Nous ne disons pas ex plicitement que l’insuline est un mé dicament instable en soi. Mais il existe certaines situations et certains usages dans lesquels il est prouvé qu’elle peut perdre de son efficacité (p. ex. lorsqu’il y a des bulles d’air dans le stylo, en cas de secousses violentes, d’exposition à une forte chaleur ou de gel). La com munauté a constaté ces effets très tôt, mais jusqu’à présent, il n’était pas pos sible de vérifier objectivement une perte réelle de qualité.

Est-ce précisément cette base de données que vous souhaitez maintenant partager ?

Oui. Nous avons récemment publié un premier article dans lequel nous avons directement demandé à la commu nauté si elle avait l’impression que l’insuline perdait de son efficacité pendant le traitement. Et la réponse a été clairement « oui ». Parallèlement, nous menons d’autres enquêtes et pro jets de recherche afin d’étudier dans quelles conditions réelles de la vie quotidienne l’insuline peut perdre de son efficacité et dans quelle mesure. Lorsque l’insuline est exposée à de fortes variations de température pen dant une longue période, par exemple dans un sac à dos en été ou en hiver, son activité peut être réduite sans que cela soit immédiatement visible. Nous souhaitons nous appuyer sur nos données de recherche pour ensuite élaborer des directives fondées sur des preuves qui aideront les per- sonnes concernées à mieux évaluer les situations potentiellement critiques et à prendre des décisions éclairées concernant leur insuline.

À quel moment avez-vous personnellement réalisé que ce sujet était important au point de vous y consacrer activement ?

En fait, très tôt. J’ai suivi une forma tion en biologie moléculaire et obtenu un doctorat en biochimie à la Charité et, après avoir été diagnostiquée dia bétique à l’âge de 25 ans, je me suis ra pidement demandé pourquoi il n’exis tait pas de test simple permettant de vérifier la qualité de l’insuline au quo tidien. D’un point de vue scientifique, je savais que c’était un projet ambi tieux que de sortir les tests de qualité du laboratoire pour les mettre entre les mains des personnes avec un dia bète. Mais c’est exactement ce à quoi nous travaillons en ce moment et nous développons actuellement le premier prototype de recherche pour un test de qualité de l’insuline.

À quoi pourrait ressembler la gestion du diabète à l’avenir avec votre produit ?

Il s’agira d’un test très simple, compa rable à un test Covid. Les personnes avec un diabète pourraient tester leur insuline directement sur une bande lette réactive, qui serait ensuite évaluée via leur smartphone et indique rait la qualité de l’insuline. L’objectif est de réduire le facteur d’incertitude au quotidien. Il doit exister un moyen simple de répondre précisément à toute personne qui se demanderait si les valeurs inhabituelles qu’elle constate sont dues à son comporte ment, son organisme ou à l’insuline.

De quoi les personnes atteintes de diabète devraient-elles déjà être conscientes au sujet de l’insuline et à quoi devraient-elles accorder plus d’attention ?

Ce que nous observons dans nos re cherches, et qui sera bientôt publié, c’est qu’il est rare qu’un seul facteur affecte la qualité de l’insuline. Il s’agit souvent d’une combinaison de fac teurs quotidiens, qui s’accumulent au f il du temps. En cas de valeurs inexpli cables, il vaut donc mieux se deman der rapidement si l’insuline agit en core comme elle le devrait, plutôt que de remettre en question sa propre ges tion du diabète. En général, personne ne doit répondre seul à ces questions. En cas d’incertitude, il est utile de dis cuter avec l’équipe soignante.

Auteur: Sunjoy Mathieu, Diabetes Center Berne