les assiettes débordent

Les Suisses consomment trop de sucres ajoutés. La Confédération tente de réagir. Mais la libéralisation prochaine du sirop de maïs constitue une sérieuse menace.

Le 4 août 2015, à l’occasion de l’exposition universelle de Milan, le conseiller fédéral Alain Berset a signé avec dix producteurs suisses de denrées alimentaires (1) et des représentants du commerce de détail une déclaration par laquelle ils s’engagent à réduire sur une base volontaire, d’ici 2018, la teneur en sucres ajoutés dans les yoghourts et les céréales de petit-déjeuner. Des discussions sont actuellement en cours entre ces entreprises et l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) pour concrétiser leurs premières propositions d’action. Réponse : l’automne prochain.

« Les Suisses consomment trop de sucres ajoutés, constate Liliane Bruggmann, responsable du secteur nutrition à l’OSAV. Concrètement, chaque Suisse avale en moyenne chaque jour près de 30 morceaux de sucres ajoutés, soit plus du double de la quantité préconisée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui est d’environ 12,5 morceaux ou 50 grammes de sucres ajoutés par jour ».

La stratégie des petits pas

Alors que plus personne ne conteste l’effet néfaste des sucres ajoutés sur la santé (obésité, diabète, cancer, maladies cardiovasculaires), les autorités fédérales ont choisi une approche volontaire, préférant associer les entreprises à la démarche plutôt que de légiférer. « La question est complexe, explique Liliane Bruggmann. Une recette ne peut être modifiée d’un jour à l’autre. Cela nécessite de nouvelles recherches, parfois longues, pour changer la composition d’un produit et pour réduire son taux de sucres ajoutés sans pour autant s’aliéner le consommateur. C’est pourquoi nous préférons cheminer pas à pas avec les industriels, tout en mettant l’accent également sur la sensibilisation et l’information des consommateurs par l’intermédiaire des spécialistes de la santé et de la nutrition ». Et d’ajouter : « le fait que Kellog’s et Danone aient montré un grand intérêt pour cette approche nous conforte dans cette stratégie ». 

« Nous préférons cheminer pas à pas avec les industriels »

Mais pourquoi avoir choisi les yoghourts et les céréales plutôt que les sodas, par exemple ? « Ces deux groupes de produits sont perçus comme faisant partie d’une alimentation saine, alors que leur teneur en sucres ajoutés peut être élevée, affirme la responsable nutrition de l’OSAV. C’est donc un choix parfaitement réfléchi et cohérent par rapport aux sodas dont chacun reconnaît le rôle néfaste et qui peuvent être facilement remplacés par de l’eau, ce que nous recommandons ».

Une démarche à dimension européenne

L’approche helvétique a également le mérite de s’insérer dans un programme plus large, au niveau européen, puisque la Commission européenne est en train de prendre langue avec les multinationales de l’alimentation pour réduire les sucres ajoutés dans les produits laitiers et les céréales. « Avec un objectif de promotion de la santé que nous partageons aussi, celui de prévenir l’obésité chez les enfants, se félicite Liliane Bruggmann. C’est pourquoi notre action vise plus largement les écoles et les parents et d’autres acteurs également, comme ceux de la restauration ».

La responsable à l’OSAV se dit confiante sur la volonté de coopération des industriels de l’alimentation, mais également très consciente du fardeau énorme que fait et fera peser sur le système de santé et social suisse l’accroissement des maladies non transmissibles (MNT) – 80 % des malades en Suisse d’ici 2020, selon certaines études ; dès lors, « si la stratégie mise en place ne fonctionne pas, il faudra clairement envisager des mesures plus contraignantes ». Mais on n’en est pas là.

Une bombe énergétique

Pourtant, une énorme menace plane sur nos assiettes : dès le 1er janvier 2017, l’importation de sirop de maïs sera totalement libéralisée en Europe, et donc en Suisse, après une décision de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), suite à une plainte des producteurs. Or, les études sont alarmantes : dans les pays où la consommation de sirop de maïs est élevée, les risques de diabète de type 2, associés au surpoids, sont 20 % supérieurs au pays à consommation normale. Très utilisé dans l’industrie alimentaire, en raison de son faible coût, il fait notamment des ravages aux Etats-Unis où chaque habitant en ingurgite environ 25 kg par an.

« Il est illusoire de ne compter que sur la responsabilité individuelle et sur l’information du public »

Du côté de l’OSAV, on indique qu’aucune mesure préventive n’est prévue, qu’il s’agisse de taxer la substance, voire de l’interdire. « Nous allons observer l’évolution du marché du sucre et scruter l’impact de cette libéralisation sur la composition des aliments, se borne à déclarer Liliane Bruggmann. Et s’il doit y avoir taxation, la décision reviendra aux Chambres fédérales ». Vu la lenteur du processus législatif suisse, cela prendra évidemment du temps !

« Les Etats doivent agir »

De quoi inquiéter le Dr Pedro Manuel Marques-Vidal, épidémiologiste en nutrition au CHUV : « Aujourd’hui, le sirop de maïs n’a pas encore trop envahi nos aliments en Europe. Mais pour les industriels, la tentation de recourir à un sucre bon marché et à fort pouvoir édulcorant sera forte, vu l’environnement alimentaire addictif dans lequel nous nous trouvons. Face à une telle menace, il est illusoire de ne compter que sur la responsabilité individuelle et sur l’information du public : les Etats-Unis sont le pays où il y a le plus d’informations nutritionnelles au monde ; on voit le résultat ! Les Etats se doivent donc d’agir, en particulier sur les prix, en taxant les produits nocifs à la santé, comme ils le font, par exemple, pour le tabac ».

La responsabilité des autorités est donc directement engagée pour que le consommateur lambda, isolé et confronté à des centaines, voire à des milliers de produits trop riches en sucre, en sel et en gras, puisse être protégé face aux marchands de sucre qui disposent de budgets marketing quasi-illimités et de lobbies très efficaces.

Or, de très nombreuses études le démontrent aujourd’hui : les sucres ajoutés – à ne pas confondre avec les sucres naturellement présents dans les aliments qui ne posent aucun problème – sont une cause très probable (les chercheurs sont prudents) de l’augmentation de l’obésité. « Une forte corrélation a ainsi été constatée au Mexique où l’augmentation de la consommation de sodas a épousé l’accroissement du taux d’obésité, mais pour s’en assurer scientifiquement, il faudrait faire des recherches en double aveugle (eau-soda), ce qui pose des problèmes éthiques », ajoute le Dr Marques-Vidal.

Deux exemples significatifs

Nonobstant cet écueil, des expériences grandeur nature ont été vécues par des populations entières, suite à un changement subi et radical de leur régime alimentaire. C’est notamment le cas à Cuba où, suite à l’implosion de l’Union soviétique, la population a été contrainte, lors de la « période spéciale » des années 90, de réduire drastiquement, en raison de la chute des importations, le nombre de calories consommées, passant en moyenne de 2899 à 1863 calories / jour par individu. De même, la proportion d’adultes réalisant des activités physiques régulières (au moins 30 minutes, 5 fois par semaine) a progressé de 30 % à 67 %.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : pendant cette période, la fréquence de l’obésité a diminué de moitié, passant de 14 % à 7 %, alors que celle du surpoids n’a augmenté que de 1 % et celle du poids normal a crû de 4 %.

De 1997 à 2002, l’effet constaté sur la mortalité a été considérable, puisque les morts attribuées au diabète ont été réduites de 51 %, celles attribuées aux maladies coronariennes de 35 %, celles attribuées aux accidents vasculaires cérébraux (AVC) de 20 %, alors que la mortalité globale diminuait de 18 %. « Ces résultats suggèrent que des mesures touchant toute la population et visant à réduire les calories consommées, sans pour autant nuire à l’équilibre nutritionnel, peuvent conduire à un déclin marqué du diabète, des maladies cardiovasculaires et de la mortalité », concluent les chercheurs (2).

« Les morts attribuées au diabète ont été réduites de 51 % »

Autre cas intéressant, en Pologne cette fois-ci. Après la chute du Mur de Berlin, la modification des habitudes alimentaires (davantage de fruits et d’huile végétale et moins de graisse animale) a eu un impact très positif puisque, dès 1991, le taux de mortalité chez les 45 − 64 ans a diminué de 25 % pour les affections cardiaques ischémiques et de 10 % pour les AVC. « L’augmentation des importations de fruits (avec des prix à la baisse), la suppression des taxes sur les huiles végétales et la fin des subsides aux huiles animales ont ainsi eu un impact important en matière de santé publique », constate l’épidémiologiste lausannois. 

« Il s’agit de prévenir l’obésité chez les enfants »

Ces deux exemples tendent à montrer qu’une intervention volontariste, qu’elle soit le produit des circonstances historiques ou de nature réglementaire, peut avoir un impact considérable sur la santé de toute une population. Pourquoi donc s’en priver, par exemple à l’égard du sirop de maïs, un produit récent dont l’usage n’a aucune utilité nutritionnelle, mais dont les effets sont massivement délétères sur la santé publique et sur le coût de sa prise en charge. 

Pierre Meyer

(1) Il s’agit de bio-familia AG, Bossy Céréales SA, COOP, Cremo SA, Emmi, Migros, Molkerei Lanz, Nestlé Suisse SA, la société de meunerie E. Zwicky et Wander SA. 

(2) Impact of Energy Intake, Physical Activity, and Population-wide Weight Loss on Cardiovascular Disease and Diabetes Mortality in Cuba, 1980–2005. American Journal of Epidemiology, 2007

(3) Ecological study of reasons for sharp decline in mortality from ischemic heart disease in Poland since 1991. British Medical Journal, 1998.

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