Encourager les diabétiques à mieux suivre leur traitement

Lancé en Suisse romande au printemps 2016, le projet-pilote Siscare a pour objectif d’associer plus étroitement les pharmaciens au suivi thérapeutique des patients diabétiques de type 2. Il s’agit notamment d’optimiser l’efficacité et le confort du traitement grâce à des entretiens de motivation destinés à améliorer l’adhésion à la thérapie prescrite.

Christophe Rossier, pharmacien à Rolle

Toutes les études le démontrent : l’adhésion médicamenteuse est un enjeu majeur dans la prise en charge des patients diabétiques de type 2. Une récente analyse de l’assurance Helsana, réalisée sur un échantillon de 26'713 patients suisses, arrive aux conclusions suivantes : seulement 42 % des patients ont eu une adhésion supérieure à 80 % après 1 an. Or, on observe une réduction de 7 % du risque d’hospitalisation et de 10 % de la mortalité dans le groupe des patients adhérents par rapport à ceux dont l’adhésion est inférieure à 80 %.

Si l’on en croit une autre étude, américaine celle-là, le seuil de 80 % est tout à fait significatif puisque, en-deçà, la réduction des coûts globaux de la santé est nettement moins forte ; en revanche, fort logiquement, les coûts attribuables aux seuls médicaments augmentent en raison de la meilleure adhésion des patients à leur médication. Rappelons que le coût de la non-adhésion est estimé en Suisse à quelque 2,7 milliards de francs (un chiffre considéré comme sous-estimé) pour l’ensemble des maladies chroniques.

Projet-pilote

Forte de ce constat, la Berne fédérale, et en particulier l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), a décidé de soutenir un projet-pilote présenté par Sispha, une société créée par des médecins et des pharmaciens qui appartient à l’Ofac, la coopérative professionnelle des pharmaciens suisses. L’étude est financée pour les deux tiers par l’OFSP et pour un tiers par un fonds pour la qualité regroupant les assureurs-maladie et les pharmaciens. Quarante pharmacies participent à l’étude, réparties dans toute la Suisse romande, mais avec un gros bataillon dans le canton de Vaud. Le nombre de patients volontaires souhaités est de l’ordre de 200 personnes.

Les associations en première ligne

Il est indéniable qu’un diabète équilibré, fruit notamment d’une prise de médicaments adéquate, améliore la qualité de vie et retarde l’apparition de complications.

Mais, sur la durée, l’accompagnement, l’encouragement et la motivation de la personne, visant à en faire un véritable partenaire dans le suivi de sa maladie, sont tout aussi essentiels. Et c’est ce dont s’occupent, avec succès, les associations cantonales de diabétiques depuis des décennies.

Moins spectaculaires que la prise d’un médicament ou qu’une injection d’insuline, les entretiens quotidiens, les cours ou les groupes d’échange que nous proposons aux diabétiques restent une nécessité absolue dans la gestion de cette maladie silencieuse et pourtant non reconnue comme invalidante sur le plan légal.

P.M.

 

Le projet vise à associer de plus près les pharmacies et les pharmaciens
dans les soins médicaux de base, afin de pouvoir mieux relever les défis à venir dans la santé publique. Cette initiative s’inscrit, plus généralement, dans le programme de gestion interprofessionnelle et interdisciplinaire des maladies chroniques qui constitue un des axes de la toute nouvelle Stratégie nationale de prévention des maladies non transmissibles (MNT).

L'étude Sokol et al. (Etats-Unis) montre que plus l'adhésion est élevée plus les coûts en médicaments sont hauts (les patients prennent leurs traitements), mais plus les coûts globaux de santé sont bas (les patients ont moins besoin de soins et de services d'urgence) !

(Étude menée sur une période de 12 mois avec une cohorte de 137'277 patients de moins de 65 ans)

Modèle expérimental
Très impliqué dans sa branche professionnelle, Christophe Rossier, pharmacien à Rolle, est l’une des chevilles ouvrières du projet Siscare auquel il est associé et qu’il suit pas à pas, en lien étroit avec la Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne, chargée, elle, de tirer les conclusions scientifiques du projet (en 2019 probablement). « Nous sommes un peu en retard sur notre timing de sélection des patients candidats volontaires, concédait fin avril Christophe Rossier. Les hésitations et les inerties de certains patients, médecins et pharmaciens face à ce modèle expérimental totalement nouveau ont freiné le processus d’inclusion des diabétiques, dont le délai a été repoussé à fin juin 2017 ».

« Le processus de sélection des patients candidats a pris du retard »


Christophe Rossier se félicite, quant à lui, des six patients qu’il a réussi à recruter dans ses pharmacies ou auprès des médecins de la région pour participer au projet Siscare. « Ce projet comporte, de fait, deux volets, explique-t-il. L’un, principal, destiné à évaluer les effets de l’accompagnement des patients dans leur prise de médicaments, l’autre, plus interne, orienté sur la dynamique de coopération souhaitée entre les professionnels de la santé que sont les médecins et les pharmaciens ».

Pilulier électronique
En pratique, les pharmaciens associés à l’étude vont proposer aux patients diabétiques deux approches convergentes : l’une fondée sur un entretien individuel de motivation, à raison de quatre à huit séances par année, dont deux sont remboursées par l’assurance-maladie et les autres à la charge du pharmacien ; l’autre vise à suivre la prise des médicaments grâce à un pilulier électronique qui accompagne le patient au quotidien et l’aide à visualiser et à réguler sa consommation (à chaque médicament, son pilulier).

« Le projet-pilote comporte deux volets : les entretiens de motivation et le suivi de la prise des médicaments »

Christophe Rossier reconnaît que cette façon de procéder est très nouvelle : « Jusqu’ici le pharmacien s’appuyait sur la prescription du médecin et accompagnait la vente du médicament de conseils succincts, s’assurant de la compréhension du médicament et de sa prise par le patient. Aucun suivi n’était prévu. Avec le projet-pilote, l’implication du pharmacien est nettement plus forte. L’entretien de motivation prévu ne se fait pas sur le pas de porte, mais dans un local prévu à cet effet, capable d’assurer la confidentialité de l’échange et de mettre le patient en confiance. Par ailleurs, le suivi de la prise médicamenteuse est nettement plus précis, sur la durée, grâce au pilulier. Il permet au patient de visualiser sa consommation et place le pharmacien dans un rôle de référent actif complémentaire au médecin ».

 


Jean-Luc De Lazzaro : témoignage d'un participant

« C’est ma pharmacienne qui m’a proposé de participer au projet-pilote Siscare. J’avoue avoir été un peu surpris par sa proposition, mais j’ai tout suite accepté car le projet me motive », explique Jean-Luc Lazzaro, horloger à St-Imier.

Agé de 46 ans et diabétique de type 2 depuis une vingtaine d’années, très attentif aux risques d’hypoglycémie, il s’injecte de l’insuline lente et rapide depuis environ deux ans : « un choix de vie car je ne veux pas renoncer à certains aliments ou boissons, même si je les consomme avec modération ».

Jean-Luc De Lazzaro a déjà eu deux séances de suivi avec sa pharmacienne qui le reçoit ou sur rendez-vous ou de manière spontanée, si son emploi du temps le lui permet. En tant que patient, il s’avoue très satisfait de cette nouvelle manière d’assurer le suivi de ses médicaments : « Tout d’abord, une troisième personne, en plus de mon médecin traitant et de mon diabétologue, s’inquiète de mon diabète. Cela apporte indéniablement du bien-être, car le pharmacien est plus facile d’accès que les médecins ; ce nouveau dispositif apporte donc une souplesse bienvenue ».

Pilulier électronique

L’autre aspect positif réside dans le pilulier électronique confié par le pharmacien au patient. « J’avais notamment tendance à oublier ma prise de médicament du soir (il s’agit de Metfin 1 000), précise Jean-Luc De Lazzaro, ce qui ne m’arrive plus avec le pilulier électronique. Ce dernier est très simple d’utilisation : dès que l’on prend son médicament, par exemple le matin, le chiffre 1 s’inscrit au sommet du bouchon, donc on sait que le comprimé a été pris. Le soir, c’est le chiffre 2 qui apparaît lors de la deuxième prise. A minuit, c’est le chiffre 0 qui s’affiche et le processus recommence. Cet appareil a changé pour moi la donne : désormais je sais si j’ai pris mon médicament ou non, ce qui est très réconfortant ».

Jean-Luc De Lazzaro reconnaît qu’il n’a jamais eu de problème de motivation à l’égard de ses médicaments. Le pilulier électronique, toutefois, le rassure. Notamment parce qu’il peut vérifier avec son pharmacien si tout s’est bien passé dans les semaines précédentes, le pilulier étant connecté directement avec le système informatique du pharmacien qui peut établir des graphiques confirmant la prise du médicament et indiquant l’heure à laquelle cette prise a eu lieu. Le pilulier trône désormais sur la table du salon, sans qu’il représente un danger pour les enfants car il est muni d’un système de fermeture sécurisé.

Le médecin et le diabétologue de Jean-Luc De Lazzaro ont accueilli tout à fait favorablement la décision de leur patient de participer au projet-pilote Siscare. Ils ont notamment été conquis par le pilulier électronique, même si M. Lazzaro remarque, avec un certain étonnement, que ni l’un, ni l’autre n’ont jamais évoqué son existence.

P.M.


 

 


Entretien motivationnel

Autant le dire, c’est une vraie révolution ; qui n’est pas sans conséquences majeures sur la pratique du pharmacien aussi bien sur le plan matériel – nécessité de prévoir un local adapté et d’intégrer les entretiens dans le fonctionnement de l’officine – qu’intellectuel : « le plus souvent, explique Christophe Rossier, nous ne sommes pas formés à ce type d’accompagnement qui nécessite des compétences se rapprochant de l’éducation thérapeutique et du coaching. C’est pourquoi les pharmaciens devront se former à l’entretien motivationnel et à l’écoute du patient pour mieux cerner la démotivation/motivation du patient face à son traitement médicamenteux ».

« En outre, poursuit le praticien, les patients volontaires ont souvent une longue histoire avec leur diabète. Et lorsqu’ils souhaitent s’exprimer, ils le font d’abondance, car leur besoin de dialogue s’appuie généralement sur un vécu complexe de la maladie. Je me suis ainsi rendu compte que les entretiens étaient potentiellement beaucoup plus longs que je ne le prévoyais ; or, s’il existe bien une position tarifaire pour ce type de tête-à-tête, couvrant une période de 15 minutes, il faut bien admettre que c’est insuffisant.
Dès lors, comment va-t-on pouvoir couvrir nos charges, attendu que le temps consacré à la coordination interprofessionnelle (relation avec le médecin traitant, ndlr) n’est pas pris en considération par les assurances ? »


Le projet-pilote Siscare ouvre ainsi, pour une bonne part, sur l’inconnu.

« Les pharmaciens devront se former à l’entretien motivationnel et à l’écoute du patient »

Celui d’une médecine et d’une prise en charge qui, des soins aigus très longtemps jugés prioritaires, s’orienteraient de façon plus décisive vers l’accompagnement des malades chroniques qui, rappelons-le, constituent aujourd’hui la majorité des patients et des coûts. Une nouvelle orientation qui, pour assurer son succès, devrait aussi passer par l’implication des associations d de patients dont les connaissances et les compétences sont actuellement très (trop) peu exploitées.

Pierre Meyer

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