Diabète en Afrique

Avec ses faibles moyens, le Sénégal tente de relever le défi

Le nombre de diabétiques au Sénégal est évalué à 400'000, pour 60'000 cas recensés. L’Etat, en lien avec une association nationale, tente de les aider. Mais le coût du traitement reste prohibitif et les complications sont très fréquentes.

J’ai de la chance !! Je suis diabétique depuis 30 ans, traitée sous pompe à insuline et capteur de glucose, un diabète qui a supporté deux grossesses, une vie de famille trépidante, une vie professionnelle en tant que diététicienne passionnante et une vie actuellement toujours aussi belle et active !! J’ai beaucoup de chance… d’être diabétique… en Suisse.

Comment c’est ailleurs ? Comment vit-on avec un diabète en Afrique, par exemple ?

C’est à cette question que j’ai voulu répondre en partant un mois et demi à la découverte, en tant que bénévole, d’un centre pour diabétiques au Sénégal : le Centre Marc Sankalé à Dakar.

Un fléau en Afrique de l’Ouest

Le diabète devient un véritable fléau en Afrique de l’Ouest, conséquence de la modification des habitudes alimentaires (on mange plus sucré, gras et salé qu’auparavant) et également de la diminution de l’activité physique, rançon de l’occidentalisation de ces pays…

En 2013, au Sénégal, on estime la population diabétique à 400’000 personnes sur une population adulte (20-79 ans) de 6,6 millions de personnes (14 millions d’habitants au total). 60’000 cas seraient officiellement recensés et seulement 10 % seraient suivis de manière régulière pour leur diabète (1).

Un outil : la téléphonie mobile

Le gouvernement sénégalais a décidé de réagir contre ce fléau et commence à soutenir financièrement les acteurs qui œuvrent dans ce domaine. Conscient de la nécessité de la prévention, il soutient par exemple, en partenariat avec le centre Mark Sankalé et l’association sénégalaise de soutien aux diabétiques, l’initiative « m-diabète » mise en place par l’OMS et l’Union Internationale des Télécommunications : cette initiative utilise la téléphonie mobile (au Sénégal, 83 % de la population possède un téléphone mobile, dont 40 % sont des smartphones) pour diffuser des messages écrits et oraux de prévention du diabète, des conseils sur l’alimentation, le soin des pieds ou la façon de gérer la maladie lors de la période du Ramadan, par exemple, etc…. Cela permet à des millions de Sénégalais de consulter des informations sanitaires et d’avoir accès aux conseils d’experts.    

« La difficulté majeure pour les patients : le coût du traitement »

Marie-Laure Béday en compagnie d'une petite Sénégalaise

Ce projet pilote a démarré au Sénégal en juin 2014 (2). Selon le directeur du centre Sankalé, le professeur Seydou Nourou Diop « la finalité est d'arriver à bien faire connaître la maladie ».

Le centre Marc Sankalé

Le centre Marc Sankalé se situe dans l’enceinte de l’hôpital universitaire Abass NDao de la ville de Dakar, mais fonctionne de manière autonome. Il se compose d’un 

premier « centre de tri et réception » des patients, avec mesure de la glycémie capillaire, test urinaire et pesée. Il y a ensuite cinq salles de consultation avec les médecins, une salle dédiée à l’éducation avec un diététicien et le responsable du centre, une salle de podologie avec deux infirmières et une salle de pansements avec trois infirmiers et un médecin. 

« L’accent est mis sur la prévention du surpoids »

L’Association sénégalaise d’aide aux diabétiques (ASSAD) possède son bureau dans ce lieu ; elle fait également office de « pharmacie » pour les patients qui viennent en consultation au centre. Elle propose des médicaments beaucoup moins chers que dans d’autres pharmacies en ville.

Les patients viennent au centre d’eux-mêmes, soit parce qu’ils ont entendu parler de la maladie, soit parce qu’ils ont quelqu’un de leur entourage atteint de cette pathologie ou, plus fréquemment, parce qu’ils commencent à avoir des complications dues au diabète et viennent se faire traiter pour cela.

La prise en charge est donc pluridisciplinaire et un suivi personnel est proposé systématiquement, à raison d’une fois tous les 3 ou 

6 mois. Malheureusement, beaucoup de patients ne se rendent pas régulièrement à leurs rendez-vous, notamment en raison des distances à parcourir.

Un traitement : un mois de salaire !

La difficulté majeure pour beaucoup de patients est le coût du traitement du diabète. Pour en prendre véritablement la mesure, un article de 2013 du magazine « Réussir Business » estimait les coûts du traitement pour un diabétique de type 1 à 50'000 francs / CFA (avec subvention de l’insuline, mais sans les examens médicaux) ; un chiffre à mettre en relation avec le salaire moyen au Sénégal évalué par la Banque mondiale à 51'000 francs / CFA, par mois, soit le prix du traitement !

Encore heureux que l’insuline soit subventionnée par l’Etat à raison de 60 %. Il s’agit de l’« Insulet rapid », idem « Actrapid » mais fabriquée au Maroc et de l’ « Insulatard » et la « Mixtard ». Les antidiabétiques oraux (« Glucophage », « Diamicron », « Metformin » essentiellement), les seringues et autres désinfectants et pansements nécessaires doivent être payés sans aucune aide, ce qui incite souvent les patients à abandonner leur traitement. 

L’annonce d’un diabète est ainsi souvent une très mauvaise nouvelle au sein de la famille, car il implique un sacrifice financier conséquent. D’autre part, beaucoup d’idées reçues circulent autour de la maladie qui font craindre le pire et qui incitent les gens à se tourner plutôt vers les médecines traditionnelles et à retarder encore plus une prise en charge efficace.

Les complications sont fréquentes

De ce fait, j’ai pu observer là-bas des complications dues au diabète que l’on ne rencontre quas vi plus dans nos pays européens. Certains patients arrivent après des heures de voyage, parfois de pays voisins car le centre fait office de référence en Afrique de l’Ouest, avec des plaies surinfectées ou des pieds complètement nécrosés !

Lorsque l’état du patient est critique, il y a la possibilité de le faire hospitaliser quelques jours dans un bâtiment annexe ; mais il faut pouvoir assumer les frais d’hospitalisation (chaque acte médical, chaque pansement, perfusion ou médicament doit être payé comptant) et un proche doit toujours être là pour s’occuper du malade et lui apporter à manger, par exemple. 

Déséquilibre alimentaire

Côté nutrition, les habitudes alimentaires sont essentiellement basées sur des aliments farineux ; les légumes sont rares et les boissons traditionnellement très sucrées. Un bon équilibre glycémique est particulièrement difficile à tenir avec ce type d’alimentation concentrée principalement sur les glucides (j’en ai fait moi-même l’expérience en devant augmenter drastiquement les doses d’insuline habituelles…). Un grand effort d’enseignement nutritionnel sur l’équilibre alimentaire est réalisé au centre Mark Sankalé ; les patients suivent des cours en groupe, dispensés par un diététicien expérimenté. L’accent est aussi mis sur la prévention du surpoids, d’autant plus  présent dans le pays qu’il est considéré comme un critère de beauté. 

« Beaucoup d’idées reçues circulent autour de la maladie »

Il y a donc encore passablement de travail à faire pour améliorer la situation des diabétiques et limiter l’explosion des cas par la prévention, mais la prise de conscience est réelle chez les soignants et au Ministère de la santé sénégalais et beaucoup d’actions sont menées dans ce but. La prise en charge des patients par le centre Mark Sankalé en est un exemple, avec un travail professionnel remarquable. Si le patient respecte les rendez-vous, il bénéficiera d’un bon suivi. Le facteur principal limitant une prise en charge optimale réside dans la faiblesse des moyens financiers, qui se traduit par un manque de matériel chronique, tant au niveau médical que logistique ! Le Sénégal est, en effet, un pays pauvre (avec un PIB de 934 dollars / habitant par an), dont près de la moitié de la population (46,7 %) vit sous le seuil de pauvreté.

Une expérience saisissante

Eh ! bien oui, il est vraiment beaucoup plus facile d’être diabétique en Suisse qu’au Sénégal ! Et merci à notre système de santé ici, même si chacun rouspète chaque automne à cause de l’augmentation des primes d’assurance-maladie… Ayons une petite pensée parfois pour nos collègues diabétiques sénégalais lorsque nous manipulons nos pompes, capteurs, seringues et médicaments antidiabétiques !

Cette expérience m’a beaucoup appris et elle restera sans aucun doute gravée dans ma mémoire ! Je tiens encore à remercier très chaleureusement – et le personnel du centre Sankalé se joint à moi – toutes les personnes qui ont fait un don pour l’achat d’appareils glycémiques et pour les bandelettes de contrôle que j’ai acheminés là-bas : merci à la famille et aux amis, à plusieurs diabétologues de Lausanne, à plusieurs firmes qui produisent les lecteurs glycémiques et le matériel didactique utilisé pour les cours, au personnel de la Clinique de la Source où je travaille qui a cotisé pour ces achats, ainsi qu’à la direction de la Clinique qui a également fait un don.

Marie-Laure Béday, diététicienne

(1) OMS, 2014

(2) « Le téléphone mobile aide les 

diabétiques à mieux gérer la période du ramadan » OMS, juin 2014

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