Anja Hansen, une jeune femme en colère

Début mars 2014, Anja et son mari Benjamin perdent leur premier enfant, après des semaines de soins intensifs, suite à un accouchement cauchemardesque. Depuis, le couple se bat pour établir la vérité sur ce qui s’est réellement passé dans un hôpital bâlois.

Anja Hansen (page de droite, quelques oeuvres dont elle est l'auteure)

Anja Hansen (40 ans) est une battante. Lors de l’interview, elle déroule son récit*, à la fois édifiant et bouleversant. A ses côtés, dans une poussette, la petite Yara, sept mois et demi, finit par s’endormir sous le regard aimant de sa mère. A cet instant, nul ne pourrait deviner le drame qu’Anja et son mari ont traversé ; un drame où le diabète joue un rôle de fil rouge, sans pour autant être décisif, car les choses auraient pu, auraient dû être différentes. La preuve par Yara.

A 25 ans, le choc

Pour Anja, l’histoire de sa maladie (diabète de type 1) commence à l’âge de… 25 ans. Maturité en poche, elle est à Bordeaux où elle poursuit des études universitaires en langues étrangères appliquées (elle est quadrilingue) et suit des cours, en auditrice libre, en psychologie et en beaux-arts. La fibre artistique (héritée de sa mère) vibre déjà. La vie d’étudiante la ravit. Dynamique, ouverte, sociable, la jeune Anja fait feu de tout bois : la vie lui sourit.

Et soudain les premiers symptômes de la maladie font irruption, la laissant interdite. « En une semaine, j’ai perdu cinq kilos. Je buvais jusqu’à trois bouteilles d’eau par nuit. A cela s’ajoutent de fortes angoisses face à un mal que je ne devine même pas, car il n’y a jamais eu de diabète dans la famille. Terrassée par les hypos et les hyperglycémies (je ne l’ai évidemment compris qu’après), je me suis rendue pour finir à l’hôpital, complètement épuisée, séchée… ».

« J’ai senti que mon élan vital était stoppé »

Et là se produit le premier accroc d’Anja avec le monde hospitalier : « après la prise de sang faite dans un laboratoire, j’ai dû attendre
48 heures pour pouvoir aller à l’hôpital (il n’y avait pas de lits libres). Puis le verdict est tombé : mon taux de glycémie était à 9,8 »
. Un verdict sous la forme d’un couperet asséné sans gant par le médecin de service qui lui dit crûment qu’elle devra se piquer toute sa vie et que les conséquences du diabète sont très graves, citant la cécité, les problèmes rénaux, la neuropathie, etc.

Le diabète, cet inconnu !
Le choc et l’incompréhension seront, heureusement, amortis lorsqu’elle est transférée dans un service spécialisé en diabétologie. « Là, enfin, la prise en charge fut bonne, à mon grand soulagement », se rappelle Anja, qui pointe, toutefois, un problème récurrent : les services hospitaliers non spécialisés (lire l’encadré) ont généralement beaucoup de difficultés à prendre en considération la maladie et sa gestion lors d’une hospitalisation, « en particulier lorsque le diabétique est équipé d’une pompe à insuline : c’est tout juste si le personnel n’a pas un réflexe de recul ! »
Ebranlée par son nouvel état – « j’ai senti que mon élan vital était stoppé par l’incessante nécessité de se piquer, sans compter des hypos très violentes au moindre écart qui me faisait craindre de m’éloigner de l’hôpital » –, la jeune femme revient en Suisse, convaincue d’une chose : « je n’attendrais pas la retraite pour réaliser mon rêve ; je vais m’y atteler tout de suite ». C’est ainsi qu’elle laisse parler sa sensibilité artistique, peint, sculpte, dessine et, forte de ses quatre langues, travaille à temps partiel à la réception de grandes firmes internationales, tout en exposant ses œuvres en Suisse comme en France.

Anja Hansen est également une boulimique de voyages. La planète n’a pas de limites pour cette aventurière qui n’hésite pas à voyager en solo. « Mes parents m’ont éduqué de façon à ce que je puisse être tout à fait autonome et à y prendre du plaisir ». C’est pareil pour sa sœur aînée, maîtresse d’école et mère de quatre enfants, et pour son frère cadet, fondu de musique. Une famille où l’équilibre des individus est l’alpha et l’oméga d’une vie riche et heureuse.

Du soleil de Floride…
Un registre qui convient bien à Anja, malgré des coups de mou dû à sa maladie et les injonctions constantes et quotidiennes qu’elle implique ; « parfois, on a envie d’une pause », dit-elle. Mais la jeune femme en profite aussi pour apprendre à connaître son corps et ses réactions, avec pour corollaire une sensibilité et une connaissance accrue de son fonctionnement.

C’est donc, dans ce contexte plutôt positif, qu’Anja fait la connaissance, en 2013, de son futur mari. Il habite Bâle, mais profite d’une pause entre deux emplois pour se rendre en Floride où Anja le rejoint. Sous le soleil, le bonheur est total ; et, à peine de retour, la jeune femme constate qu’elle est enceinte. Une nouvelle qui les transporte, elle et son compagnon.

« Parfois, on a envie d’une pause face aux injonctions constantes et quotidiennes dues à la gestion de son diabète »

Au début, tout se passe bien ; Anja parvient à contrôler son poids ; en décembre, au 7e mois, la balance n’accuse qu’un gain de 9 kilos. Elle se rend à l’hôpital régulièrement pour des contrôles, mais regrette de ne jamais voir le même médecin. En janvier, toutefois, une première alerte : « en quatre semaines, je prends très rapidement sept kilos et je m’inquiète tant cela devient inconfortable », se souvient-elle. Le diagnostic tombe : pré-éclampsie, soit une affection qui peut intervenir après 20 semaines de grossesse et qui se caractérise par une élévation de la pression artérielle (l'hypertension) et un taux élevé de protéines dans les urines (une protéinurie).


… à l’hiver bâlois

Pour Anja, il y a manifestement urgence, mais « on me renvoie à la maison. Et c’est de mon propre chef que je retourne à l’hôpital pour y être admise, alors que mon poids augmente de 1 kg par jour ! Par chance, le bébé va bien, même si son cœur bat un peu vite ». Et d’ajouter : « assez rapidement, on me dit qu’il va falloir provoquer un accouchement, ce qui est parfaitement possible puisque j’en suis à la 36e semaine et que le bébé pèse pas moins de 3,5 kilos ».

Mais c’est là que tout va déraper : plutôt que d’opter pour une césarienne, comme le souhaitait Anja, qui aurait libéré rapidement la mère et l’enfant, les médecins préconisent l’utilisation d’un médicament « naturel » destiné à provoquer les contractions.

« La mort du petit Basil laisse ses parents éperdus de douleur et de colère »

Décision fâcheuse, pour le moins, puisque cette substance n’est absolument pas adaptée au cas d’Anja. En effet, selon elle, le médicament est fortement déconseillé en cas de diabète (Anja a d’ailleurs vomi pendant des heures) et son utilisation est contre-indiquée avant la 38e semaine, notamment parce qu’un de ses effets secondaires est l’arrêt du cœur du bébé.  Et c’est exactement ce qui s’est produit, en dépit d’une césarienne de dernier recours, qui a permis de sauver Anja, mais pas le petit Basil qui, malgré les soins intensifs prodigués pendant des semaines, décédera début mars, laissant ses parents éperdus de douleur et de colère.

Bataille judiciaire
Depuis lors, ils se battent, au civil comme au pénal, pour que justice soit rendue, pour que les faits soient reconnus et qu’une indemnité leur soit octroyée. Car, en dépit des apparences – Anja donne l’image d’une jeune femme tonique, solaire –,
quelque chose s’est brisé après ces événements tragiques, chez elle comme chez lui. Pas à pas, il s’agit de se reconstruire.

Pierre Meyer

   *Anja Hansen a publié un livre à compte d’auteur au printemps 2017 sur son accouchement et sur les circonstances de la mort de son premier enfant : « Par malchance, c’est tombé sur vous », disp onible en libraire (Payot Yverdon) et auprès de Anja Hansen elle-même (info@anjahansen.com), ou encore auprès de diabètevaud.

Quelques conseils
Anja Hansen a vécu une expérience traumatisante. Ses séjours hospitaliers, en Suisse comme en France, ont laissé des traces brûlantes car l’accueil des diabétiques, excepté dans les services spécialisés, n’est souvent pas à la hauteur des attentes, notamment parce que le personnel n’est pas à l’aise avec la maladie, comme elle a pu le constater à plusieurs reprises. Voici les conseils d’Anja Hansen pour celles qui vont accoucher dans un service hospitalier :
    1)    Avant le séjour à l’hôpital, informer son diabétologue et s’assurer qu’il a de bons contacts avec l’hôpital. Autre possibilité : contacter le diabétologue de l’hôpital.
    2)    Si vous avez des doutes, n’hésitez pas à solliciter un autre avis, avant l’hospitalisation.
    3)    Lors des discussions avec le médecin hospitalier responsable, se faire accompagner d’une personne de confiance qui pourra protocoler l’entretien.
    4)    Il faut accepter de gérer son diabète seule. Pas de quoi s’effrayer, car le diabétique se connaît souvent fort bien.
    5)    Ne pas oublier d’avoir toujours du sucre sur soi – « moi, j’en prends pour couvrir le double des jours d’hospitalisation prévus » –, car le temps de réaction du personnel est parfois trop long.
    6)    Pour les détenteurs de pompe à insuline avec capteur, ne rien changer à ses habitudes ; en effet, le capteur conserve la mémoire des glycémies. Ne pas hésiter à contracter une assurance de protection juridique.
    7)    Pouvoir contacter en tout temps quelqu’un de confiance qui connaît l’usage des pompes.
    8)    Juste après l’accouchement, être attentif au fait que le besoin d’insuline peut chuter fortement. Pendant les trois mois suivants l’accouchement, « mieux vaut être un peu trop haut ».

P.M.

 

 

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