Honneur à ses découvreurs

L’insuline, grande dame salvatrice depuis 90 ans
1921, grande date pour une grande dame : l’insuline injectée a sauvé des millions d’humains depuis 90 ans. Et elle continue. Auparavant, les gens dont le pancréas n’en sécrétaient pas, ou insuffisamment, étaient voués à une mort prématurée. Que fut long le chemin qui aboutit enfin, au début du XXe siècle, à l’identification de l’insuline, puis à sa fabrication et à sa «domestication» ! C’est l’heure de rappeler le parcours de nombreux chercheurs, des pionniers géniaux à leurs continuateurs

Best et Banting (à dr.) vers 1920, avec l’un des chiens qui ont permis d’avancer vers la découverte de l’insuline
Frederick G. Banting
John J.R. Macleod
Charles Best
James Collip

Ce chemin n’est d’abord qu’un sentier hésitant. Dès la haute antiquité, le mal qu’on n’appelle pas encore diabète est scruté. Voici plusieurs millénaires, un papyrus égyptien en décrit les symptômes : soif inextinguible, urines profuses. Des médecins chinois du même temps notent eux aussi ces symptômes. En Inde, au Ve siècle, d’autres diagnostiquent l’affection en observant que l’urine des malades attire les fourmis autant que le miel.

En attendant Paracelse
Et dans «notre» antiquité ? Au Ve siècle grec, le futur «père de la médecine»  Hippocrate de Cos semble l’ignorer, au contraire d’Arétée de Cappadoce qui l’appelle diabêtês («passe à travers») et voit sa source dans l’estomac. Galien le décèle et le situe dans les reins. Avicenne le lie à des gangrènes. Chez nous, il faut attendre le XVIe siècle après J.-C. pour voir Paracelse s’en préoccuper. Ce natif d’Einsiedeln, baptisé Philippus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim vers 1493, observe que l’urine des malades, en s’évaporant, dépose un résidu cristallin.

Avancée au XVIIe siècle. En 1674, Thomas Willis note que l’urine des diabétiques a un goût sucré et baptise la maladie de son nom latin : diabetes mellitus («au goût de miel»). En 1776, Dolson isole le sucre des urines, décrit la réaction des sels de cuivre qui permet d’évaluer la glycosurie et prouve qu’on trouve également du sucre dans le sérum sanguin. A la fin du XVIIIe, l’Ecossais John Rollo suggère un régime alimentaire, comme à présent…

Progrès en 1875 : le Français Apollinaire Bouchardat abonde avec son ouvrage «De la glycosurie ou diabète sucré, son traitement hygiénique». Lui aussi propose un régime alimentaire. En 1855, Claude Bernard démontre que le foie accumule le glucose sous forme de glycogène et qu’il peut le retransformer en glucose. La glycosurie, suggère-t-il, n’est qu’un symptôme et non la maladie.

Langerhans, l’homme des «îlots»
En 1869, l’Allemand Paul Langerhans remarque que le pancréas contient, outre les cellules sécrétant le suc pancréatique, d’autres cellules : les «îlots de Langerhans» qui perpétuent son nom. En 1901 enfin, l’Américain Eugène Lindsay Opie observe, en autopsiant des diabétiques, que leurs îlots de Langerhans sont détruits. Le lien pancréas - diabète sucré ne sera identifié qu’en 1889 par les Allemands Minkowski et von Mering : eux prouvent que l’ablation du pancréas d’un chien déclenche un diabète sucré chez l’animal. D’autres cependant ont exploré la voie du succès. Depuis 1891, le Français Gley travaille sur des extraits de pancréas sclérosés, mais doit abandonner faute de moyens matériels.

Malheur à Bucarest
Autre avancée notable, le Roumain Nicolae Paulescu œuvre dès 1916 et s’approche de la solution. Mais on est en pleine Première guerre mondiale, l’Allemagne occupe la Roumanie et Paulescu doit différer la publication de ses travaux. Pourtant, en été 1921, il démontre qu’une injection d’extrait pancréatique, sur un chien rendu diabétique par ablation du pancréas, réduit l’hyperglycémie et parfois l’hypoglycémie. Diverses circonstances l’empêchent toutefois  de passer aux essais sur l’homme. En avril 1922, il obtient en Roumanie un brevet d'invention pour «La pancréine et le procédé de sa fabrication». Trop tard ! Encore faut-il rappeler que Paulescu, outre ses travaux scientifiques pratiqués dans son pays et à Paris avec Lancereaux, a mené de coupables activités d’extrême-droite qui lui seront imputées à crime hors de Roumanie. Cette ombre sinistre entravera à jamais la reconnaissance des mérites du chercheur Paulescu.

Au Canada le grand déclic
Cependant que Paulescu sèche, le flambeau passe au Canada. Frederick G. Banting, né en 1891 en Ontario, mène des études peu brillantes, dit-on. Devenu néanmoins médecin, il est envoyé sur le front européen avec  l'armée canadienne, sera blessé à Cambrai et rapatrié. En 1920, à 29 ans, il s’installe comme chirurgien. Le premier mois, un seul malade le consulte : un alcoolique venu solliciter une ordonnance pour de l'alcool qui n’est dispensé que sur prescription médicale. En caisse ce mois-là chez le Dr Banting, 4 dollars… Mieux vaut bifurquer.
Banting fait alors plusieurs rencontres providentielles qui lui permettront de nourrir son «idée» de travaux sur le pancréas : extraire et purifier l'insuline et l'utiliser pour traiter le diabète. Fin 1920 encore, il croise John Macleod, professeur célèbre qui, bien que sceptique, lui confie un local et dix chiens pour ses expériences. Puis Charles Best, un étudiant en physiologie et biochimie qui devient son assistant après tirage au sort entre deux candidats. Enfin James Collip, professeur à l’Université d’Alberta. Les connaissances et intuitions croisées du quatuor progresseront de concert. Première tâche pour Banting et Best : débarrasser le local pourri, le brosser et le laver à grande eau…
Les chiens privés de pancréas ne survivent que peu de jours à des infections, si bien que les chercheurs vont s’en procurer… dans les rues de Toronto. Il y aura des disputes entre confrères. Les expériences confuses – et les sacrifices canins – aboutissent peu à peu à des résultats présentables à un cercle médical. Plus raffinés, les extraits pancréatiques injectés aux chiens sont mieux tolérés. Au courant des travaux de Paulescu (Macleod mentionnera le Roumain dans une publication de février 1922), l’équipe s’apprête à des essais sur l’humain.

Un «cobaye» de 14 ans
En passe de mourir d’un coma diabétique, un garçon de 14 ans, Leonard Thomson, est le premier à recevoir une injection, le 11 janvier 1922. Seul effet notable, un abcès sur le site d’injection de l’insuline, dû à l’impureté de l’extrait. Coûte que coûte, il faut pourtant continuer. Pendant douze jours, autant d’injections. Enfin la glycosurie tombe et l’état de Leonard s’améliore spectaculairement. Il en ira de même ensuite pour la fille diabétique d’un notable américain, Elisabeth Hugues, pour Jim Havens et d’autres. C’est gagné.

La communauté scientifique est enfin convaincue, les journaux commentent la nouvelle (sous la plume du grand Hemingway notamment). Le 3 mai 1922, Macleod seul soulève l’enthousiasme en présentant les travaux lors d’un congrès à Washington (Banting et Best ont refusé de venir, soupçonnant Macleod de vouloir s’arroger le mérite). Mais le train est lancé. Les premières insulines, telle l’Iletin d’Eli Lilly, se répandent dans le monde.

La consécration sera le prix Nobel de médecine 1923, attribué aux seuls Banting et Macleod ! Oubliés les autres «nobélisables» Best et Collip (mais Banting tint à partager le montant de son prix avec Best, et Macleod le sien avec Collip). Les protestations de l’incontestable pionnier Paulescu restèrent vaines. De même les hauts mérites du Français Lancereaux ne furent pas reconnus. Alors que les Canadiens les connaissaient.

Sic transit gloria mundi. Ainsi passe la gloire du monde, disait-on à un nouveau pape, autrefois, pour lui rappeler qu’il n’est qu’un homme : un mortel qui devrait fuir l’orgueil et les vanités de ce bas monde. Quels qu’ils soient, les découvreurs de l’insuline sont dans l’autre. A notre égard, leurs mérites sont immenses. Ont-ils fini de se disputer le Nobel ?

Michel Gremaud


ENCADRE OU SUR UN FOND :

VENDUE POUR 1 DOLLAR !


Les quatre Canadiens découvreurs de l’insuline auraient pu faire fortune en faisant breveter l’invention salvatrice. Il se sont contentés d’en vendre les droits à l’Université de Toronto, pour… 1 dollar.

  • Banting est mort à 50 ans, en 1941, à bord d’un bombardier en route vers l’Angleterre, qui s’est écrasé à Terre-Neuve. Il était l’auteur d’importants travaux en médecine aéronautique…
  • Macleod est retourné dans son Ecosse natale en 1928, pour occuper une chaire de professeur de physiologie à l’Université d’Aberdeen. Il s’est éteint en 1935, honoré en Ecosse bien davantage qu’au Canada.
  • Le jeune Best né en 1899, lui, allait devenir presque octogénaire. Il s’est éteint en 1978, ayant reçu l’Ordre du Canada «pour sa contribution à la médecine, notamment en tant que co-découvreur de l’insuline.
  • Collip a vécu de 1892 à 1965. Il présida de 1928 à 1941 le Département de biochimie de l’université McGill de Montréal.

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